La démission de Saad Hariri, premier ministre libanais et ambassadeur de marque du Liban auprès des chefs d’Etat du Monde et des bailleurs de fonds est tout sauf une surprise tant peuple et pouvoir sont au bord de la rupture. Face aux épreuves politiques et sociales, résister c’est partir au lieu de résister, c’est rester, de Hariri, met les Libanais et le monde face à un vrai dilemme celui d’ «avec qui parler» s’il n’est plus là.

Le soulèvement des Libanais au-delà des appartenances n’est pas une surprise non plus. Ce n’est pas seulement un soulèvement pour la démocratie, il révèle des questionnements sur l’avenir et sur une réelle volonté de ne plus avoir à choisir entre le marteau saoudien et l’enclume iranienne. Cette révolte n’est pas seulement politique  pour mettre  fin à la balkanisation, elle est aussi économique, la crise de la dette pourrait emporter ce qui reste de la souveraineté de ce pays.

Les Libanais vivent comme les Argentins des années 1990, dépensant deux fois plus que ce qu’ils gagnent et laissant leurs compatriotes de l’étranger épargner à leur place

Soyons lucides, les réelles motivations de ce vrai printemps libanais sont sociales, économiques et monétaires. La dette publique du Liban est abyssale, elle dépasse les 90 milliards de dollars, 150% de son PIB juste derrière la Grèce et le Venezuela, le déficit budgétaire est astronomique et dépasse les 10%. Détenue à plus de 40% par des porteurs étrangers. Les Libanais vivent comme les Argentins des années 1990, dépensant deux fois plus que ce qu’ils gagnent et laissant leurs compatriotes de l’étranger épargner à leur place. Les taux d’intérêt au profit des épargnants sont très élevés et différenciés, un modèle absurde et unique au monde, la rémunération du dollar américain est de 8%, celle de la lire libanaise de 12%. La banque centrale encourage ce mécanisme qui permet à l’épargne étrangère de financer la dette publique au lieu de l’orienter vers l’économie réelle en finançant l’investissement public et privé permettant création d’emplois et croissance économique.

Tous les gouvernements successifs, depuis l’accord de Taiëf de 1989,  avaient tous démontré  la pertinence de leur stratégie en choisissant de faire profiter leur nomenklatura du  partage du pouvoir et des richesses plutôt que de construire un État fédéral juste et équitable. Par voie de conséquences, les dirigeants du Liban ont tous  choisi l’évitement face aux nécessaires réformes sociales, fiscales et économiques du pays. Tous ont construit leur modèle de gouvernance sur la  corruption, le clientélisme et le clanisme. Pas seulement, le Liban ne fait pas l’exception en matière de démocratie et de bonne gouvernance dans le monde arabe. Même si les observateurs étrangers se focalisent souvent sur l’intégrisme religieux et les phénomènes de radicalisation sans chercher les vraies causes cachées derrière la violence des régimes despotiques et incompétents et les effets des discriminations vis-à-vis des pauvres et des «mal-nés».

Le terreau sur lequel prospère l’économie libanaise n’est pas des plus sains, le pays dépend en plus de l’économie des services à très faible valeur ajoutée, des  activités de son système bancaire, un peu comme la Suisse. Cela est-il possible ?

Sans être devin, au Liban, le pire est à venir, les établissements bancaires sont menacés de faillites, le retrait du dollar est soumis au rationnement, la livre libanaise se déprécie de jour en jour et un scénario à la zimbabwéenne n’est pas à exclure. Importateur net de tous ces biens et services, pays aux apparences riches mais réellement très pauvre, il n’est pas aujourd’hui capable de se redresser et de créer un modèle économique souverain, efficient et soutenable.

La règle veut que tout équilibre macroéconomique optimal exprime la capacité d’une économie à  produire ses besoins sans toujours utiliser le levier de l’importation, la Turquie est le seul pays musulman dans cette région à disposer de cette capacité. Cela fait baisser le chômage, réduit l’inflation, le déficit de la balance commerciale et la dette extérieure. Permettant en suite de créer de la croissance économique qui contribue à financer les retraites par l’emploi des jeunes actifs, les dépenses publiques par la levée de l’impôt sur la consommation, sur le travail et sur le capital.

Ces réalités, nous amènent à se poser la question suivante, pourquoi le Liban risque-t-il  la faillite ? Parce qu’il ne ressemble à aucun des pays du monde aujourd’hui, une partie des importations en dollars provenant des réserves de la Banque centrale libanaise fuit et finance la contrebande pour l’alimentation du  marché syrien, une situation qui appauvrit davantage le pays en devise et affaiblit sa monnaie nationale. 10 % des Libanais s’accaparent 60% des revenus de l’ensemble de la population, le pays compte 1.5 millions de réfugiés syriens employés tous dans l’informel, les besoins en financement du déficit commercial extérieur et des intérêts de la dette représentent  annuellement plus de 20 milliards pour un PIB de 58 milliards de dollars soit le 1/3 pour ne rien arranger les profits et marges des banques sont vertigineux et dépassent les 10%.

Le terreau sur lequel prospère l’économie libanaise n’est pas des plus sains, le pays dépend en plus de l’économie des services à très faible valeur ajoutée, des  activités de son système bancaire, un peu comme la Suisse. Cela est-il possible ? Au Liban, car une majorité des Libanais de la diaspora transfère son épargne vers les banques du pays et sans jamais les transformer en investissement productif. Ils causent  involontairement la hausse des taux d’intérêt et l’inflation conséquence de la création massive de la lire en contrepartie de l’entrée des devises étrangères.

 

 

« Le pays se dirigera un peu à la grecque vers une cessation de paiements et une mise sous tutelle du FMI et des créanciers internationaux ».

 

Toute entrée d’un dollar américain entraîne la création de 1510 lires libanaise qui gonfle la masse monétaire sans permettre son ruissellement vers l’économie réelle.

Au stade actuel, l’issue est incertaine, le soulèvement des Libanais et leur révolution ne résoudront pas le problème structurel de son économie. La lire ne pourra pas résister au retrait massif des dollars, dépréciée, elle sera tôt ou tard dévaluée, les hausses des coûts des importations des biens et services appauvriront encore plus les couches populaires, il n’est pas exclu que les autorités monétaires procèdent au gel temporaire de la convertibilité totale de la lire. Le pays se dirigera un peu à la grecque vers une cessation de paiements et une mise sous tutelle du FMI et des créanciers internationaux.

Le problème n’est pas simple, les Libanais dans la rue sont dans leur majorité conscients qu’en plus d’une souveraineté politique perdue, ils risquent de ne plus disposer économiquement de leur destin. Pour ce pays, la question sociale, celle de la création des richesses en amont, de leur répartition en aval, de la correction des inégalités semble de plus en plus centrale. Elle l’est encore davantage quand les conflits liés au contrôle des territoires et des pouvoirs traversent la nation et la divisent.